LA VIE REVEE

Dans le cadre d'un atelier d'écriture à l'Ecole d'Architecture de Bretagne, une nouvelle sur la vie dure et rêvée d'un sans domicile fixe

Le livre a été publié par les éditions de l'Ecole d'Architecture de Bretagne à 300 exemplaires

LA VIE REVEE,
par Jean-Marc Couffin

Six heures. Il fait froid. La balayeuse me réveille, comme tous les matins. Cette splendide machine qui salive sur le sol et laisse une traînée de bave humide derrière elle. Une machine qui leur coûte des millions et qui sert à balayer les merdes que les gens, plein de civisme, balancent n'importe où. Et comme ça. Le gentil monsieur dans sa grosse machine vient nettoyer leurs saloperies, et peut ainsi raconter le soir à sa femme, ce qu'il à fait au boulot, comment il a gagné l'argent du ménage. Alors tous les soirs, sa femme remercie Dieu, alors qu'elle devrait remercier ces gros crados de cons de citoyens de saloper les rues toute la journée. La rue, ça rend cynique. Je suis peut être une cloche, comme ils disent. Mais je sais faire la part des choses.

“ Ça pue. La rue, ça pue…
Ce bruit, ça me tue. ”

C'est ma chanson préférée.
Il y a des jours bizarres. Des jours bizarres, où l'on a l'impression d'avoir déjà vécu les évènements qui se déroulent sous son nez. C'est bien cette impression que j'ai ce matin.
Je me souviens pas souvent de mes rêves. Je m'en souci peu d'ailleurs. Je m'en bat même. Je me rappelle rarement de ce que j'ai fait la vieille; alors, pendant la nuit, vous pensez bien…
Mais ce rêve précis m'inquiète, m'intrigue, m'interpelle, m'attire, me fait martyre, me fait sourire, me fait…

Michel, qu'il s'appelait, je l'avais lu sur son badge. Tous les travailleurs sociaux en ont un là-bas, ça fait partie du paquetage de l'arrivant avec: une bombe lacrymogène, un gel douche désinfectant, et un coup de poing américain pour les plus forts.
Il cherchait mon nom dans ses dossiers, j'étais tellement anesthésié par les calmants, la came et l'alcool, que j'avais tout bonnement été incapable de le lui donner. Les travailleurs sociaux, de toute façon, c'est comme les coiffeurs, tu les vois dix fois par an et ils ne sont pas foutus de se souvenir de ton nom; et ils te racontent les mêmes conneries que les fois précédentes. Ce rendez-vous m'a quand même semblé plus particulier: il s'est mis à me faire des reproches sur ma façon de vivre. Cette fois-ci, il était décidé à discuter. Enfin plutôt à parler car pour discuter, il faut être deux. Plus il parlait, plus mon esprit flottait. Il parlait et parlait encore. Je l'écoutais de moins en moins. Je commençais même à somnoler.
Endormi. Et même à la limite du ronflement. Je commençais à m'envoler:

Enfant. Je suis gentil _ ce serait bien là une première _ . Brave même d'après les vieilles pipelettes du voisinage que je salue volontiers tous les matins en allant à l'école. L'école primaire de formation de cadre politiques. Quand je rentre tous les Week-ends, je redécouvre à chaque fois ma maison: elle est gigantesque, elle change de couleur et de forme à tous moments de la journée, comme un caméléon: long au soleil, étendu, polychrome. Toute la lumière vient d'en haut. Le toit de la maison est la seule valeur constante, il est en verre, en verre vert, quand je dis ça, tout le monde se marre. Le toit, il est un peu comme le crâne dégarni de mon papa, depuis le temps que j'existe, je ne l'ai jamais connu autrement qu'imberbe du bulbe. Les murs de la maison sont en terre à mémoire de forme, on peut en faire ce que l'on veut, les peindre, les creuser, les coller bout à bout. Tout juste si on peut pas les manger.

Je commence à grandir et les ennuis avec moi.
Seize ans. Seize années de bonheur.
Le patriarche a perdu son job, et c'est la dèche, ma mère, elle sait pas faire autre chose que de dépenser de l'argent, vous pensez bien que ce genre de boulot ne coure pas les rues. On déménage chez les zonards: ça fait drôle, ça craint. Les rues sont malsaines et les gens sont sales, ou c'est l'inverse. Dans une tour, nous prenons l'escalier R jusqu'au dix-septième étage; là, on prend le dixième couloir à gauche, et c'est la vingt-sixième cellule de vie à gauche.
C'est une pièce, unique, de dix mètres carrés ou plutôt de deux mètres par cinq, un couloir, avec tout le confort; celui grâcieusement alloué par la crapule propriétaire de notre tour, de notre cage à humains. La position stratégique est celle du conduit qui nous sert de WC, de là, on accède à toutes les fonctions modernes de nos appartements. On mange, nettoie, défèque, lit, dort, s'infecte, se lave, se morfond de notre situation, d'un seul et même point, le conduit ou, plus glorieusement, le trône. C'est le tout en un par excellence.
Les temps sont durs, mais quand on peut, on se fait un petit extra tous les trois: on prend l'ascenseur à péage pour monter chez nous. Un semblant de luxe, une fatigue en moins. Le bonheur.
Cette putain de tour donne l'impression qu'elle va s'écrouler. Les ordures qui sont au pied la maintiennent certainement debout. La merde, ça tient plutôt bien C'est quand même parfaitement conçu.
Merci Crapule…
Papa commence à se faire des cheveux à force d'être refoulé, il n'a de cesse de se prendre la tête avec maman.
Ras le cul de leurs conneries, j'ai arrêté l'école. Ras le bol. Plutôt que de commencer une formation pour sans le sous, je préfère traîner avec les parias, mes potes.
On se défonce dans les caves et on zone ensuite au pied des tours la mort. Nos tours, lieu des uniques loisirs qui nous sont permis et qui ne nous valent pas l'emprisonnement. On s'entretient quand même, on fait du sport. On appelle pas nos cages les tours la mort pour rien. On dénombre pas moins d'un suicidé par douze heures. On détrousse les suicidés, et on revend ce que l'on peut; le commerce fonctionne plutôt bien, on se fait du blé. On est pas des animaux pour autant; pas comme les tarés qui les bouffent ou qui leur arrachent les organes pour les revendre.
Les suicides, je trouve pas ça sordide; ce que je trouve bizarre, c'est que les futurs ex-vivants choisissent le trente-cinquième étage, pour se foutre en l'air. Pourquoi pas le cent septième et dernier étage? Bizarre. Ce doit être le vertige. Ou peut-être le symbole qui est rattaché à cet étage. C'est là, pendant sa construction, que les problèmes du pays ont commencé.
Je suis devenu zonard, fini le rêve de mes parents de me voir cadre administratif de la bidule corp., je suis un traîne la rue. Mais j'ai pourtant des projets avec mes potes. On veut une case commune dans les îles du Pacifique. On dit que le dernier paradis sur Terre se trouve là-bas.
En fait d'une case, on veut un grand hangar où faire la fête à l'abri des intempéries et du soleil, et des piaules tranquilles où on pourra torcher, tirer, pomper des blondes a volo. Tout ça sans emmerder et sans être emmerdé par les voisins. Quand je dis 'on', c'est moi et mes potes les zonards: Les derniers éléments de la chaîne alimentaire, les 'mangeurs de crotte' comme se plaisent à nous appeler les politicos. On est pas des bêtes.

Une vie simple…
Je m'y vois déjà, c'est en construction et j'ai vingt-sept ans. je vieilli. Mais où sont mes potes?..
Je suis vivant et pas loin d'être le seul rescapé de la bande. Il reste Rémi _ tu parles d'un nom à la con _ il a échappé à la pluie d'humains des tours la mort. Tous suicidés ou tués à coup d'humain sur la gueule ou à cause de coups de gueule entre humains. Bande de chien!..
Des nouveaux arrivants, c'est la règle: un mort, un appartement de libre, un nouvel arrivant qui vient combler la trame humaine des tours: Un vrai écosystème.
Le vivant refait son apparition. Il y a moins de morts, moins d'étages dans les tours, la nature reprend ses droits. Les vignes remplacent les détritus qui soutiennent la tour, l'herbe pousse à tous les étages, ça faisait quinze ans que j'en avais pas vu. Il y a un pommier entre les deux tours, les fruits sont gros comme des têtes de suicidés, et juteux, très juteux. On se sent de nouveau seul au monde parfois. Du haut des tours, on voit un horizon linéaire, vert, florissant. Ce petit trait rassurant avait disparu depuis des années. Jadis, c'était lui qui appelait les habitants à la mort. Il était noir, sec, découpé, supurant des fumées infernales et puantes. Maintenant, il me rassure sur mon avenir. C'est décidé, là, aujourd'hui; je me fais ma piaule, ma crèche, mon chez moi, ma maison, ma baraque. J'ai réuni mes copains pour en parler, et leur demander leur aide et leurs idées.
Ça va certainement leur plaire. On commence tous à se trouver des loisirs, et des jobs ça et là. Et l'idée que leur meneur veut s'installer va sûrement les interpeller.
Ils sont tous là, à m'attendre béats, la bouche béante. Il se demande pourquoi je les ai réquisitionnés un matin, et de bonne heure, alors que ce n'est pas dans mes habitudes de me lever aux aurores.
Un oiseau chante. C'est de bonne augure.
J'entre dans la cave, les pare-soleil sont levés, personne ne me voit. Je suis là, je les regarde. Ils ont l'air de bonne humeur. Alors je parle:
“ Salut tout le monde… ”
Le silence se fait parmi mon audience.
“ Vous vous demandez, j'en suis sûr, pourquoi je vous ai réuni. Eh bien, je… je désire. Je veux m'installer, je veux un toit digne de ce nom. ”
Sur le moment, ils étaient tous interloqués. Puis ils se sont rapidement mis en discussion dans un vrombissement digne d'un moteur V12. Rémi s'est levé:
“ Qu'est-ce qui te prend ? Ça va pas la tête? ”
Dépité, je restais muet.
Toute l'assemblée s 'en allait. Le soleil en faisait autant.
J'étais seul dans la cave.
L'oiseau s'était tu.
Délaissé.
Esseulé.
L'envie réapparaissait.
Les idées se bousculaient dans ma tête.
Personne ne veut m'aider, et bien soit. Je le ferai tout seul.
Après tout, j'en suis capable; et on n'est jamais mieux servi que par soi même; l'ironie fait que je n'en étais pas tout à fait convaincu.
Je suis allé voir Zalmahr, le fournisseur officiel des zonards. Un vrai supermarché ce mec: “ si tu veux quelque chose, Zalmahr te le trouveras ”, comme il dit. Il squattait depuis des années dans les caves de la tour nord. Un vrai repère de brigands. Des caméras à l'entrée, un portail électrique et une cage comme dernier rempart de son univers de recèle.
Je le connaissais depuis longtemps. J'avais à faire à lui quand nous ramenions nos butins de suicidés. Il nous donnait toujours le meilleur prix.
J'avais ma liste en tête.
Un rêve en kit.
Un rêve en tête.
Des tôles de deux mètres par trois, un divan, des échelles, des planches, un poêle, et surtout, le plus crucial: un hublot de verre vert de deux mètres de diamètre.
Je vous fais le topo: une maison tout en tôle, avec un plancher en bois. Le tout surélevé par des échelles. On rentre à l'intérieur par le nord, on peut se réchauffer auprès du poêle, dans le divan le plus moelleux du monde. Derrière ce petit salon, on trouve ma chambre. Simple. Le lit au milieu. Et là, une fois allongé, viens le bonheur, on voit le ciel étoilé. Le bonheur.
Une vie simple. Ma vie, ce à quoi j'aspire depuis longtemps, depuis tout le temps.
Nuit/Jour.
Il y a trois jours, j'ai rencontré Rémi. Le con. C'est lui le chef.
-"C'est moi le chef ! Si, si… J'en rêvais depuis tellement longtemps. Je suis le chef de la bande, le grand manitou, le patriarche, le leader, le grand maître de la communauté. Enfin plutôt des derniers habitants de ce qui reste de la terre. Depuis que deux pays ont décidé de se défoncer la tête à coup de bombe atomique à fusion froide, il ne reste que nous sur ce caillou. Une bande de mille Kepons, ma bande.
Je leur ai répondu: “ Certainement, oui ! ”
J'ai pas fais gaffe à leur question. On me l'a toujours reproché, même quand j'étais tout gosse.
On survit par nos propres moyens, on fabrique notre alcool, on élève nos clebs, on les bouffe _ c'est pas dégueu les bergers allemands _ on fait ce qu'on veut ou, plutôt ce qu'on peut vu qu'il ne reste pas grand chose de notre planète originelle. Originalité de la situation: plus de bars, plus de magasins, plus de toits, plus de chez toi, plus de chez moi, plus de gens à qui taxer clopes et tunes. Remarque, on s'en fout, il n'y a plus besoin de tunes pour vivre décemment. C'est nous qui incarnons la décence, la politesse, les valeurs…
L'hiver nucléaire promet d'être très froid. Il faut commencer à penser se construire des abris, on a déjà récupéré les peaux des chiens pour en faire des vêtements chauds et puants. Faut que je mène la barque, que je dirige les opérations.
Rémi.
Il délire ce pauvre type. Sa bande, c'est des clebs…
Il vit dans son monde et commence à faire le charognard dans les poubelles de nos vieilles tours la mort. Depuis le retour de la verdure, nos bonnes vieilles bâtisses ont été rebaptisées les horizons. Bizarre, non? ..
J'ai trouvé un boulot chez le revendeur de e-communicator, les nouveaux implants cérébraux. C'est dans la ZUP-Sud près du quartier italien. C'est devenu nickel depuis le grand nettoyage. C'est chiant comme job, mais je vais bientôt pouvoir me payer ma maison… c'est un taf de dingue, toute la journée le téléphone sonne. Sonne. Sonne. Sonne.

“ Michel! Iouh ouh!.. Ton téléphone sonne. ”
Non seulement il est con, mais en plus il est sourd. Et il continue à parler comme si de rien n'était. Il me cherche.
“ Fais gaffe! Je vais m'énerver! ”
Il ne réagit même pas. Tant pis pour lui. Je me lève, et je lui casse la gueule.
Stop. Stop. Stop.
J'arrive pas à me lever. Je peux plus bouger. Ni les pieds, ni le visage. Bon dieu, qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qui m'arrive? Je suis dans le coma ou quoi? J'aurai peut-être dû réfléchir avant de prendre ce fix.
Ah! Michel réagit.
Qu'est-ce qui lui prend de me foutre des baffes? Et maintenant il me prend le pou. Je suis pas mort. J'arrive plus à faire bouger mon corps.
Pourquoi se met-elle à chialer cette lopette?
Il prend le téléphone. Il compose.
Le 12. C'est pas le bon.
Le 13. Non plus.
Le 17. C'est la police.
Le 15. Enfin. Le neuneu a fini par lire le numéro sur son calendrier des pompiers de la ville. Le SAMU35.
Une, deux, et au moment de s'allumer une troisième clope, Michel entend les sirènes. Il fait entrer les ambulanciers. Il chiale de plus belle. Il dit que c'est pas de sa faute. Le médecin me fait du bouche à bouche _ tous des tapettes _ des électrochocs. Sans succès… je suis raide, assassiné, accidenté, pire, suicidé. Niqué par la came et l'alcool.
Alors c'est ça la mort, on fait le rêve de sa vie…